Jeudi 2 juin 2005

Je vous jure, je ne voulais pas répondre.

Je vous jure aussi, j’avais l’intention d’oublier vos deux missives, de les envoyer en un clic dans un néant que pas même le souvenir n’aurait troublé.

Je vous jure également, pas une seconde je n’ai pris votre démarche au sérieux.

Je vous jure enfin, je songe encore au canular des machines à café dont vous parlez.

 

Mais voilà.

Il y a comme un trouble. Non pas une émotion. Mais un flou. Et voilà que depuis trois jours j’y songe et vois les questions se poser une à une, comme les couverts sur une table prête à accueillir des hôtes qui se seraient imposés.

 

Vous m’avez piégée. Me voilà à aligner des mots à destination de quelqu’un dont je ne connais pas l’identité, qui a des intentions que je comprends mal, des raisons que j’ignore.

 

Je n’ai pas été bouleversée par votre argumentaire à la hauteur de « Les passantes » de Brassens. Notre vie est une multitude d’autres à peine croisées, et je suis même convaincue que le charme diffusé par certains corps tient beaucoup au fait que nous ne sachions rien d’eux. La projection nous est essentielle. Le rêve nous est vital.

 

Je n’ai pas l’envie de vous rencontrer, ni même de répondre à vos deux questions. Mes dieux me sont personnels, il y a de forts risques que vous ne les compreniez pas. Et la recette d’une tarte aux pommes me donne dans ce cas précis l'impression d’une intimité. Etrange. Mais vous êtes tout de même parvenu à me faire sourire.

 

En réalité il s’agit de ce qui suit votre paraphe.

Vous dites que nous nous sommes croisés. Suffisamment en tous les cas pour que vous ayez connaissance de mon nom. Il ne s’agit donc pas d’un simple télescopage de regards au fond d’une rame de métro. C’est bien plus que cela, n’est-ce pas ?

J’ai cherché la mémoire d’un provincial croisé à une soirée chez des amis. J’ai tenté de trouver le collègue qui pouvait soupirer en secret, ou monter une blague de mauvais goût pour une animosité idiote. J’ai songé aux dizaines de personnes que ma profession m’offre à croiser chaque jour. J’ai même eu l’idée d’un éconduit qui reviendrait sous cette forme en espérant quelques mots de ma part.

Je n’ai pas trouvé.

 

Samuel, ou qui que vous soyez, je vous en prie répondez sincèrement à cette seule question : on se connaît ?

 

Emma B.

Par Emma - Publié dans : correspondance
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