Jeudi 23 juin 2005

Oui, j’ai déjà goûté à la vie raccourcie, j’ai déjà hurlé le cri de la décapitation, j’ai déjà erré en aveugle abasourdie en tenant dans les mains mes tripes. Mais jamais aucune bise n’a semblé vouloir me les rendre. Et je vous avoue ne pas avoir vos élans à y croire. J’ai perdu cette illusion que je voulais foi.

C’est ça la mort Samuel.

C’est ce boulet de certitude que rien ne sera jamais sinon pareil. Les sutures ne remplacent pas la virginité de ce qui n’a jamais été arraché, et les points peuvent s’estomper au temps, ils ne se rendent invisibles qu’aux regards.

La mort c’est quand il est trois fois trop tard.

C’est étrange combien j’ai décidé d’accepter votre jeu. Mais au-delà de la non équité de la situation, il y a sûrement mon furieux besoin de battre du poing. Finalement vous devez bien tomber.

A vous relire, une phrase me colle aux yeux, au cerveau, au cri.

« Il y a des chances que l’on laisse filer, et des malchances que l’on brode » Il y a tellement toujours les deux Samuel. Je vous mets au défi de trouver une seule âme féminine qui n’ait jamais ressenti au fond de sa chair l’impression d’être celle que l’on laisse filer au nom d’une malchance que l’on brode.

Vous vous effritez tous à des chutes que nous ne pouvons pas concevoir, nous parlons toutes un langage que vous ne pouvez pas comprendre. Aucune solution sinon le petit pourcentage d’accidents, de mensonges ou de concessions. Et je ne suis pas faite du bois à accepter cet infime ersatz là.

La lune est donc bien rouge.

Mais en effet, il n’y a rien d’autre à faire qu’à vivre. Alors on rit à gorge déployée en pleurant infiniment tout au fond. On badine, on fête, on poursuit mais au fond on se tait.

C’est ça la mort.

Mes gestes ont la liberté de celle qui n’y croit pas, mais ils en ont sa prison aussi. Peut-être avez-vous été cet homme croisé aujourd’hui à la brasserie du coin. Celui qui m’a attaché le regard deux secondes de trop. Celui à cause de qui je me suis levée pour disparaître.

Peut-être avez-vous été cette rose déposée sans un mot la semaine dernière sur mon bureau. Celle du petit courage niché au sein des grandes lâchetés que je ne supporte plus. Celle qui a fini sans un regret dans la poubelle à papier.

Peut-être avez-vous été ce vieillard du mois dernier qui tentait de me poursuivre en me criant que j’étais belle. Celui des compliments aux poncifs trop entendus. Celui que j’ai semé en me bouchant les oreilles.

Lequel pensez-vous être Samuel ? Saurez-vous résister aux hostilités des mutilées, vous qui venez avec les mots des rescapés ? Combien de temps tiendrez-vous ?

Emma B.

Par Emma - Publié dans : correspondance
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