
Trois fois trop tard, comme vous avez raison.
Et la mort est aussi trois fois trop longue à s’extirper de la vie, comme une écharde qui refuserait de partir seule, sans une offrande de chair et de sang pour consentir à l’adieu.
Mais elle s’extirpe.
Froidement, sans regret ni remord, la mort nous laisse frais et dispos à une autre apocalypse.
Pourvu que le temps imparti…
C’en est si systématique de se remettre de tout, de faire des deuils indécents, qu’il n’est plus seulement trois fois trop tard, mais aussi trois fois trop tôt. Vierge de catastrophes inédites. Pourtant ça nous retombera dessus, ça nous démolira, et ça nous verra nous remettre.
Alors Emma, tout ça est un mensonge, nous sommes faits pour être façonnés, plastiques jusqu’à l’écoeurement. Et vous pouvez bien battre du poing en attendant, c’est prévu.
Vous êtes du bois le plus souple, celui qui se fait des raisons, sinon vous ne seriez plus là, mais vous grognez encore par peur de casser. Et bientôt vous regoutterez à l’ersatz paré des saveurs de l’intense. Et vous y croirez. Au moins quelques temps.
Tout ne se vaut pas, non. Mais il n’est nulle douleur qui ne connaît l’érosion et la lassitude de gémir. Le temps dénerve même les envies : il est d’une patience à sécher les larmes jusqu’à en faire les sels qui se plaisent au désert.
Je n’ai aucun élan à croire que l’on va me rendre quoi que ce soit : tout est perdu, tout le temps. Je n’ai qu’un élan à vivre, à croiser et à rencontrer, à donner et à penser. A faire fructifier l’éphémère jusqu’au prochain coup d’arrêt. Pas de but à atteindre, pas de bonheur à épargner pour les jours maigres.
Il n’y a que des correspondances à prendre. Ou à écrire.
Vivre c’est relier, ni encaisser, ni capitaliser. D’une mort à l’autre, nous semons nos virginités dont nous faisons résignation comme un passe-temps.
On ne peut vivre indemne.
J’aime beaucoup cette blague du patient qui décrit sa douleur à son médecin : « Docteur, quand j’appuie là, j’ai mal. Et quand j’appuie là, j’ai mal aussi. Et aussi, quand j’appuie là. » « Je vois, dit le médecin, vous avez le doigt cassé. »
De nos doigts cassés nous faisons naître des douleurs aussi multiples qu’infondées. Nous avons mal à l’inexigible, à l’absurde et à l’incohérent. Nous avons mal à nous, au monde, comme si tout cela existait vraiment, parce que poser le doigt dessus déclenche la douleur.
Alors oui, trois fois oui, homme et femme s’obstinent à s’incomprendre. Mais c’est là encore confondre nos douleurs. La rencontre est nécessairement partielle, parcellaire et incomplète. Il faut être menteur, inconscient ou conditionné à l’Amour pour exiger l’absolu. Les jamais et les toujours sont des pierres que l’on accroche aux destinées pour les infléchir et qui ne servent qu’à contrefaire le poids de l’or. Mais le bonheur n’est pas ce genre de bête de somme, il croule sous les mises en demeure à l’éternité.
Il reste que tout cela n’est pas un obstacle à se dire du vrai et à permettre un authentique partage. Pour peu que l’on oublie les superstitions de fusion millénaire. Au contact, nous nous altérons en même temps que nous nous reconnaissons. Mes mots vous changent et les vôtres me transforment. Et l’homme est programmé à aimer ça. L’attention de l’autre.
Lequel de tous ces hommes suis-je ?
Je suis celui qui est venu avec un poème et sans promesse. Celui qui se délecte de vos mots comme de l’eau de l’assoiffé. A l’oasis, je célèbre la vie, je ne demande pas à faire reculer le désert. Je réclame encore moins après l’eau de demain.
Je suis rescapé parce que je ne croyais en rien, que je pensais posséder tout ce qui était enviable : j’ai compris que j’avais les mains vides et tout à espérer. Les mutilées s’accrochent, elles, à des espoirs démesurés, à des idées plus qu’à des réalités, aux contes de sorcières qui façonnent les petites filles à endurer le sort de leur mère. Elles se raccrochent aux branches mortes et s’en plaignent.
J’offre mes mains aux mutilées, des mains sans serment. Et je tiendrai jusqu’à la lassitude, ou une autre sorte de mort.
Emma vous avez comblé mes attentes. Je vous rends la plume cette fois encore, faites-en ce que bon vous semble. Cognez mes convictions, parlez-moi de ces hommes qui vous ont pris l’espérance, ou bien questionnez moi, libre à vous.
Et surtout, veillez excuser mon silence. Je suis un juillettiste, tristement commun. C’est de mon lieu de vacances que je vous écris. J’y ai d’ailleurs rencontré une tornade inattendue dont je vous parlerez si vous le souhaitez .
Je vous embrasse.
Samuel
PS : 3ème indice : c’est sur votre lieu de travail que je vous ai croisé.
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